L’économie de la débrouille ou consommer moins pour faire mieux

Etude menée par l’anthropologue Yoanna Rubio

La débrouille en temps de crise

Nous avons mené une étude anthropologique, au sujet de la perte du pouvoir d’achat et des diverses façons de la compenser (ou pas), en un mot sur la débrouille en temps de crise, et ce durant une année auprès de familles vivant en milieu urbain et rural dans les départements du Gard, de l’Hérault et de la Lozère.
Quatre formes de débrouille ont alors été identifiées : l’être économe, le faire maison, le recours à la sobriété et le se secourir. Ces divers modes ne sont pas exclusifs et peuvent parfois se recouper alors même qu’ils semblent dépendre et s’inscrire dans des contextes particuliers ( milieu rural/urbain, habitudes de vie et de consommation etc…)

L’être économe se rencontre, ainsi, dans des familles socialisées à l’économie, qui ont eu pour habitude de prêter attention à leur consommation ( alimentaires, énergétiques etc…) sans pour autant que cela ne soit vécu comme de la privation ou encore même comme une restriction. Ils déclarent « avoir toujours fait comme ça » et ne pas modifier leurs pratiques quelque soit le contexte. Dans ce cadre là, ce qui fait ressource est l’accès facile à certaines denrées et entités, la
famille nucléaire tout comme les relations sociales villageoises restreintes, choisies mais surtout de nature homogène pour ne pas dire homogame, l’objectif étant de perpétuer les rapports sociaux existants.

Le faire maison se caractérise, lui, davantage par la mobilisation des relations sociales de proximité mais surtout de complémentarité. Entrent alors dans le réseau de la débrouille, essentiellement ceux qui offrent des échanges limitant la saturation des besoins et capables de rendre. La débrouille est ainsi, un usage plus qu’une pratique mais ses fonctions sont quelques peu ambivalentes en ce qu’elles oscillent entre une forme de résistance et la reproduction des inégalités
sociales.

Le recours à ladite sobriété ( qui n’est rien d’autre qu’une forme légitime et légitimée parce que morale, de débrouille) se rencontre majoritairement en milieu urbain et fait appel ou référence à une logique du « faire mieux avec moins ». La sobriété se donne alors à voir comme une véritable pratique sociale se réalisant au sein de l’intimité de la famille, ce qui a tendance à modifier les identités pour soi et pour autrui. La fonction principale de cette forme de débrouille a une nouvelle fois trait avec la reproduction et le maintien des identités sociales et par là même des inégalités sociales.

Mettre en oeuvre une économie de la débrouille ne renvoie pas seulement à une dimension méliorative, et tout particulièrement quand elle est synonyme de survie dans des situations de « précarité vitale » (Fortino et al., 2012). Si dans ce cadre là, la ressource est la personne elle-même, il faut bien se garder de la définir en termes d’agentivité, de volonté ou de pouvoir agir. Notre propos est donc loin de l’injonction « sauves-toi toi-même ». Ici la débrouille se traduit essentiellement par des pratiques de retrait et de privation et non de modulation comme c’est le cas pour les trois autres formes de débrouille. Les rapports sociaux et non plus les relations sociales, mais aussi l’environnement géographique ( ruraux et péri urbain), le rapport au territoire sont des variables importantes en ce qu’elles peuvent grandement nuire à l’existence et à la légitimité sociale même des personnes, ce qui vient les fragiliser davantage.

Si différentes soient-elles, ces diverses économies de la débrouille ont néanmoins, toutes un point commun, une même fonction, celle de reproduire des systèmes, des rapports sociaux, des organisations sociales. Elles participent donc au maintien et à l’aggravation de certaines inégalités sociales.

Panneau avec les photos de l'exposition lors de la restitution de l'étude sur l'économie de la débrouille
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Panneau avec les photos de l'exposition lors de la restitution de l'étude sur l'économie de la débrouille
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